LETTRE DES RABBINS ET NOTABLES ALGÉRIENS

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LETTRE DES RABBINS ET NOTABLES ALGÉRIENS
RÉSIDANT À SAFED AU GRAND RABBIN DE FRANCE
LAZARE IDISOR
Le gouvernement français a accepté d’établir un consulat à Safed et nomme le rabbin Samuel 'Abou (Alger 1789 - Safed 1879) vice-consul. A sa mort, il est remplacé par son fils, le rabbin Jacob 'Haï Abou (1830 – 1900), qui veille au bien-être de la communauté.

Ce document, daté à Safed du 24 Chevat 5642 (= lundi 13 février 1882), est particulièrement important pour l'histoire des postes diplomatiques français au Levant et pour l'évolution des communautés juives de Safed. L'ancien consul de France à Beyrouth, Salvator Patrimonio (né à Bastia en 1836), avait obtenu du gouvernement français que soit détachées du consulat de Haïfa les villes de Safed et de Tibériade, pour les confier avec le titre de vice-consul à Samuel Abou, rabbin né à Alger et mort en Terre Sainte (1789 - 1879), puis au fils de celui-ci, Jacob 'Haï 'Abou, ce qui avait amélioré la situation locale des Juifs vis-à-vis des Arabes. Le nouveau consul de France à 'Haïfa voulant récupérer dans sa juridiction les deux villes, les Juifs de celles-ci craignent pour leur situation et demandent au Grand Rabbin Isidor et à l'Alliance Israélite Universelle d'intervenir pour empêcher cette modification qui pourrait leur être préjudiciable.

Les notables signataires de cette lettre informent donc leur correspondant que, dernièrement, le nouveau vice-consul de France à 'Haïfa cherche à faire rentrer les deux villes de Safed et de Tibériade sous sa juridiction. Craignant une détérioration de leur statut, ils demandent à l’AIU et au Grand-Rabbin de France Lazare Isidor, membre du Comité Central de l’AIU, d’user de leur influence et d’intervenir auprès des autorités françaises, afin d’empêcher cette démarche, qui risque d’enlever le vice-consulat au rabbin Jacob 'Haï 'Abou, fonction qu’il exerce bénévolement et qui avait réussi jusque là à relever le statut des Juifs, et à les protéger au sein de la population arabe.

Ont signé au bas de la lettre, et apposé leur sceau, de droite à gauche :
1. Mardochée Mamane.
2. Aharon Karsenty[1].3. Moïse Mamane.
4. Joseph ben Chabtaï.
5. Juda 'Haïm Sasportas.
6. Isaac Assoussi.
7. Israël Mizra'hi.
8. Chalom Chichou.
9. Mimoun Djian.
10. Mardochée Boudoukh.
11. Jacob El'hazan.
12. Abraham 'Haïm 'Abou.
lettre_safed

Selon l’usage séfarade, ils font suivre leur signature de l’abréviation ?"? qui, contrairement à une idée assez répandue dans le monde juif, ne signifie nullement ????? ???? ?( sefardi tahor = pur séfarade), encore moins ???? ??? (sofo tov = qu’il ait une bonne fin !), mais ??? ???, qui est le Targum (traduction/interprétation araméenne) de ??? ???? (rèmeš va-tit = …la vase et le limon) dans Isaïe 57.20 ; le sens de cette expression est vase et limon, pendant araméen d’une autre expression habituelle ??? ???? ('?f?r ve-'éf?r = cendre et poussière[2]), en signe de modestie.

L’adresse, au début de la lettre est une savante melitzah, dont le but n’est pas une quelconque pédanterie, mais de montrer qui sont les rédacteurs et signataires, fins lettrés, à leur correspondant, fin lettré lui-même : nous sommes donc du même monde rabbinique où l’érudition est de mise :

« Les rois d’Israël[3], ce sont les vaillants[4], l’assemblée des puissants[5], etc. »

En bas de la lettre, le sceau de la communauté israélite séfarade de Safed, portant comme mentions : COMMUNITA ISRAELITA DEI SHEFARDIM SAFET (en italien) puis, en hébreu ???? ????? ??????? ??"? ??"?? ?"?? ??? ???? ??? ??"?? .


Avraham MALTHÊTE

Epigraphiste-Paléographe

En charge des manuscrits hébreux



[1] Fils d’Abraham Karsenty ; vient d’Alger.

[2]Genèse 18.27 ; cp. Job 42.6.

[3]Expression récurrente dans la Bible (19) ; première occurrence 1 Rs 16.33. Désignation traditionnelle des rabbins en Palestine.

[4]Cf. commentaire de Na'hmanide sur Bemidbar 13.33 et les Midrachim.

[5]Ps 68.31.