Présentations de livres

Sigila, la revue du secret.

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Dans le monde des revues intellectuelles, Sigila occupe une place particulière. Elle est en effet la seule publication entièrement consacrée au thème du secret, et à toute la chaîne sémantique qui lui est liée. Jean-Claude Kuperminc a rappelé les liens anciens qui unissent la SIGILArevue à la bibliothèque de l’AIU, et Florence Lévi, co-fondatrice et directrice de la revue, en a présenté l’histoire et les motivations. Revue du secret, Sigila est aussi une revue franco-portugaise, introduisant aux textes et aux recherches sur le monde lusophone (Portugal, Brésil, Angola, Mozambique, …). Par essence trans-disciplinaire, la revue a constamment abordé des thèmes proches du judaïsme tout au long des 29 numéros publiés. Le marranisme, la kabbale, la prophétie, l’interprétation des textes, l’Affaire Dreyfus, la Shoah, tous ces thèmes peuvent être abordés sous l’angle du secret, du silence, de la dissimulation, voire de la honte. D’où l’idée originale de la soirée, qui était de proposer trois textes, trois auteurs, ayant publié à divers moments de la vie de la revue, sur des sujets intéressant le  monde juif.

 

Tony Lévy, chercheur honoraire au CNRS, a tenté de trouver une explication à l’expression hébraïque « kol demama daqqa », concernant le prophète Elie, généralement traduite par « Une voix de fin silence ». Quand le Prophète Elie, poursuivie par Jézabel, se réfugie dans une grotte sur le mont Horeb, il rencontre la parole de Dieu qui s’exprime par le vent, le séisme, le feu, et finalement par cette voix de fin silence. Tony Lévy explique cet apparent oxymore par le fait que la parole de Dieu est infinie, son sens est perpétuellement renouvelé par l’étude. Selon Rachi, la Voix qu’on loue est celle qu’on loue dans le silence (Job 4 :16). Job révèle qu’il entend  une voix après le silence. Seul Moïse est apte à entendre vraiment Dieu dans le silence. La traduction affinée de la phrase mystérieuse pourrait donc être : « Une voix, un son ténu, venant du fin fonds du silence ».

Vincent Duclert, professeur à l’EHESS et associé à l’université de Columbia (NY), évoque quant à lui l’Affaire Dreyfus, dont le secret est un moteur. Pour Alfred Dreyfus, le lien entre son « Affaire » et le judaïsme est clair : il est condamné en tant que juif, son cas aide au développement de l’idée sioniste, et marque un tournant dans le mouvement du judaïsme français vers une assimilation laïque à la société française. Dreyfus lui-même n’est pas absent de son Affaire, il refuse d’accepter son sort, il n’assume pas de faute, et ne demande pas de pardon. Dreyfus défend une rigoureuse conception de la Loi et du Droit, bafoués par l’utilisation frauduleuse du secret dans la procédure judiciaire. Pour ses accusateurs,  prouver la culpabilité d’Alfred Dreyfus justifie le recours à la destruction de preuves, à la création de faux documents, et à la tenue d’un secret pour protéger ces malversations. Les intellectuels, avec à leur tête Bernard Lazare et Joseph Reinach, s’attachent à dévoiler les faux, à briser les secrets, à démasquer la forfaiture. A l’issue de l’Affaire, les Juges auront appris à s’opposer aux dirigeants politiques en rétablissant la bonne administration de la justice.

SIGILA1Sébastien Tank-Storper, chargé de recherches CNRS-EHESS, a lui étudié les conversions au judaïsme dans une période récente. Il revient sur son texte « Dire la conversion », qui rend compte de nombreux entretiens menés avec des personnes converties au judaïsme. Il relève la difficulté de parler de la conversion et d’assumer ce parcours. Les objectifs et les ressentis des convertis sont souvent en opposition avec les exigences de l’administration consistoriale, qui elle doit veiller à la régularité de la pratique juive chez les convertis. Le récit de la conversion reste de l’ordre du privé, il n’est pas partagé avec la communauté, comme c’est le cas dans certaines églises protestantes. Le « Ger » devient pleinement juif, il n’est pas question d’y faire allusion publiquement, ni de le lui rappeler, pour éviter toute stigmatisation. En recueillant des récits de conversion, Tank Storper montre la dureté du parcours menant  d’une identité désirée vers une identité incarnée. A une recherche de sens de la part du converti, s’oppose souvent une démarche de conformité et de performance religieuse exigée par le Consistoire. A la fin du parcours, le converti est peut-être devenu un « crypto-converti ».

Malgré la diversité des thèmes abordés, un débat très animé s’est instauré entre la salle et les participants. Aux critiques de Tony Lévy lui reprochant de ne pas avoir une vision globale et historique de la religion juive, Tank Storper a répondu en soulignant que sa recherche portait sur l’exposition des logiques à l’œuvre dans le processus de conversion. Vincent Duclert a développé la personnalité d’Alfred Dreyfus, ciblé par ses détracteurs non seulement à cause de son judaïsme, mais également pour sa modernité opposée au traditionalisme de l’Etat-Major.