V. Remise des archives de l’OSE - Tunisie à l’Alliance. Cérémonie du 6 décembre 2007

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1. Allocution de Katy Hazan


L’UNION OSE ET LA CREATION DE L’OSE TUNISIE

Fidèle à ses principes de pionnière dans son action médico-sociale auprès des populations juives, l’OSE s’est occupée de la situation des Juifs au Maroc et en Tunisie dès l’immédiat après-guerre au moment où elle réorganisait son travail de reconstruction. L’Afrique du nord devient un terrain prioritaire de l’Union-OSE qui dépêche deux de ses membres en 1946, le Dr Valentine Cremer[1] et Maurice Brenner[2] pour une inspection et une installation éventuelle du travail dans ses deux pays.

Leur rapport montre l’urgence d’une intervention et parle de conditions d’hygiène indescriptibles. Aussi, une assistante sociale de l’OSE, Enéa Averbouh débarque à Tunis en avril 1947 avec un plan de travail qu’elle soumet à un conseil médical composé des médecins chef de service des hôpitaux et des chefs de cliniques. Elle travaille conjointement avec madame Perez qui avait longtemps travaillé avec l’OSE-France

L’Union-Ose s’appuie sur des comités locaux du judaïsme tunisien et des médecins qui s’étaient déjà investis dans des œuvres anciennes dans le cadre de l’AIU, ainsi en est-il des médecins Léon Moatti et Roger Nataf pour la Tunisie. Enéa Avebouh envoie un rapport en mai 1947 sur l’état sanitaire de la population juive en particulier dans le Sud tunisien, dans l’île de Djerba, peuplée de Juifs venus là, après la destruction du second temple et à Gabes. Elle parle de la promiscuité, des maladies qui ravage les populations (tuberculose, teigne et trachome), du manque d’eau potable, du grand nombre de chômeurs, de personnes sans travail et de mendiants, et de l’état d’arriération mentale de certaines populations.

A la suite de ce rapport, l’Union-OSE décide la création d’une nouvelle filiale, l’OSE Tunisie, avec comme objectif : « de venir au secours du judaïsme tunisien, grenier du futur judaïsme, mais qui est en danger moral et physique. » une première liste circule avec les noms des personnalités du futur comité OSE-Tunisie dont les Dr Roger Nataf et Léon Moatti

A cette époque, au début de l’année 1947, l’Union-OSE, intervient seule, sans le soutien du Joint qui s’occupe prioritairement de l’Europe ravagée, de la reconstruction des communautés et des orphelins de la Shoah, mais qui avait été alerté déjà pendant la guerre de l’état des communautés. L’OSE ouvre des centres dans 4 villes seulement, deux au Maroc (Casa et Marrakech) et deux en Tunisie (Tunis et Djerba). Il s’agissait de dispensaires polyvalents avec des consultations multiples, mais aussi des services sociaux, des biberonneries et des gouttes de lait.

Une petite équipe constituée de trois jeunes rapidement formées et d’Enéa Averbouh elle-même fait des enquêtes à domicile à Tunis et à L’Ariana, (banlieue pauvre, située à 6 kms de Tunis où 80% de la population était contaminée par la tuberculose) en vue d’assurer les consultations.

L’intervention était donc urgente. Avec un budget modeste, des dispensaires s’ouvrent à Djerba où sévissait le trachome, à Gabes, Sfax et Sousse.

Ce n’est qu’en 1948, qu’en raison du travail déjà accompli au Maroc et en Tunisie que l’Union-OSE et le Joint décident de conclure un accord de coopération en faveur de l’Afrique du nord. Des branches nationales OSE sont encouragées dans les 6 pays concernées : Algérie, Tunisie, Maroc français, Tripolitaine, Cyrénaïque et la zone internationale de Tanger. Les branches nationales OSE, dans chacun des pays, seront organisées de façon à attirer dans le sein de leurs comités des médecins juifs éminents pour un travail médico-social de grande envergure.

Les budgets seront contrôlés par une commission mixte comprenant des représentants du département médical du Joint et de l’Union-OSE de Paris. L’accord entre en vigueur le 1er janvier 1949 pour 6 mois et sera renouvelé pendant des années. Il est signé du DR Szyfman pour l’Union-OSE et Schmidt pour le Joint.

A la suite de cet accord une deuxième mission en Afrique du nord, donne lieu à un autre rapport celui du Dr H Fajerman qui fait le point sur la Tunisie : « Nous avons eu la satisfaction de constater que les institutions OSE (dispensaires et biberroneries) travaillent très bien et ont déjà acquis des résultats considérables…mais nos institutions sont insuffisantes quantitativement. »

Le travail de l’OSE Tunisie prend une autre dimension et couvre l’ensemble du pays et ce jusqu’en 1966. Les archives du Dr Léon Moatti sont là pour montrer l’immensité du travail accompli en termes de résultats (campagne des 3 T), mais surtout en termes de changement des mentalités et de protection de la jeunesse juive en Tunisie.

Katy Hazan


2. Allocution de Georges Weill

Je suis très honoré d’être appelé à prendre la parole à l’occasion de la remise des archives de l’OSE-Tunisie à la bibliothèque de l’Alliance. On m’a supplié d’être bref ; c’est pourquoi j’ai rédigé un texte qui, je l’espère, donnera une idée générale du contenu et de la richesse de ces archives, sans dépasser le délai autorisé.

Auparavant, je voudrais citer les personnes qui ont participé à la découverte, à la mise en ordre, au classement et à l’inventaire de ces documents : Me Claude Nataf, dont le grand-père Elie Nataf fut, avec le Dr Léon Moatti, l’un des fondateurs de l’OSE-Tunisie, le Dr Lucien Moatti, son fils, Claudine Salamon, Yvonne Lévine et Katy Hazan. Sans leur participation active, la cérémonie de ce soir n’aurait pu avoir lieu et il me serait évidemment impossible d’expliquer les raisons pour lesquelles ces documents doivent désormais être considérés comme une source irremplaçable pour l’histoire du judaïsme tunisien contemporain.

L’OSE-Tunisie a été créée en 1947 par une équipe de personnalités et de médecins juifs dont je viens de citer deux noms, mais qui en comportèrent de nombreux autres ; elle a eu une activité considérable non seulement à Tunis où vivaient à l’époque une forte population juive, mais aussi dans plusieurs localités tunisiennes et surtout à Djerba. Les archives permettent de constater l’importance, la diversité et la qualité de l’aide médicale et sociale qu’elle a apportée à toutes les catégories de la population juive tunisienne, avant que les communautés ne se dispersent peu à peu vers d’autres horizons. Elles permettent par exemple d’obtenir de véritables photographies de la population juive de Tunisie pendant une période de plus de trente cinq ans.

Telles qu’elles se présentent après plusieurs années de reconstitution et de classement, les archives se divisent en trois parties principales :

1. Une section administrative, comprenant les rapports et procès-verbaux des instances statutaires de l’association : les assemblées générales, le comité central et le bureau. Ces documents permettent de suivre les différentes étapes de l’œuvre de l’OSE. Cette section contient aussi une assez grande partie de la correspondance, notamment avec l’Union Mondiale OSE à Paris et avec le Joint à Genève.

2. Une section médicale, qui révèle l’ampleur des activités de l’OSE dans des domaines très variés : soins aux nourrissons, aux enfants et aux adolescents, organisation de colonies de vacances, aide aux mères et aux personnes âgées, enquêtes régulières sur la situation sanitaire des quartiers juifs, création de dispensaires à Tunis, Djerba, Gabès, La Goulette, Sfax et Nabeul, commandes de médicaments et de matériel médical, campagnes de lutte contre les maladies contagieuses et endémiques, notamment la tuberculose, le trachome et la teigne, stages de formation professionnelle à l’intention du personnel.

On a conservé aussi des dossiers très détaillés sur le parrainage des enfants, une spécialité de l’OSE depuis sa création en 1912, afin de leur garantir un suivi médical et une aide financière.

3. La partie la plus volumineuse des archives est représentée par les documents financiers qui retracent dans les moindres détails les bilans comptables, les dépenses et les recettes, la gestion du personnel et les investissements.

Les archives n’ont pas toujours été conservées pendant soixante ans dans des conditions idéales et certains dossiers ont malheureusement disparus. Mais il en reste suffisamment pour satisfaire les historiens les plus exigeants. Ils ont désormais à leur disposition un ensemble de documents intéressant, non seulement l’histoire de l’OSE-Tunisie en tant qu’association philanthropique, mais celle de l’évolution de la situation sanitaire et sociale des communautés juives tunisiennes.

Le Dr Lucien Moatti a joint à cet ensemble une série de dossiers concernant la création et le fonctionnement de l’OSE-Tunisie, les inaugurations, les visites officielles et les relations avec l’Union-OSE ; on y trouve aussi des rapports sur les besoins sanitaires des communautés juives tunisiennes dans les années 1947-1950. Ces dossiers permettent de compléter dans plusieurs domaines les archives principales et j’espère que cet exemple sera suivi par d’autres témoins de l’œuvre de l’OSE en Tunisie qui souhaiteraient compléter les archives de l’association par des dons ou des prêts personnels.

En terminant, je voudrais vous faire part d’une grande satisfaction : je suis très heureux que ces archives puissent désormais être consultées à la bibliothèque de l’Alliance, pour au moins deux raisons :

1. la première, c’est qu’elles seront conservées dans les meilleures conditions matérielles ; j’en suis assez convaincu, puisque les magasins d’archives ont été construits il y a vint ans sur mes propres instructions ; mais surtout, parce qu’elles sont gérées aujourd’hui de manière très professionnelle par une équipe jeune, dynamique et motivée.

2. La seconde raison tient au caractère même de l’œuvre de ces deux associations :

- l’Alliance fut fondée il y a cent cinquante ans pour défendre les droits des juifs dans le monde, afin de les aider à acquérir une place dans la société de leur époque par l’éducation, le travail et le civisme.

- De son côté, l’OSE a fait bénéficier les communautés juives de nombreux pays des progrès de la médecine et de l’hygiène, leur permettent de surmonter une grande partie de leurs difficultés quotidiennes : on pourrait dire qu’elle a ainsi créé, à côté des droits de l’homme, un nouveau droit à la santé.

La cérémonie de ce soir marque ainsi une étape importante dans le combat difficile mené par les archivistes, les bibliothécaires et les conservateurs de musée pour la sauvegarde et la mise en valeur du patrimoine juif, afin de préserver la mémoire collective des communautés disparues.

Georges Weill.




3. Allocution de Jean-Claude Kuperminc

Le Dr Lucien Moatti a eu l’opportunité de récupérer des archives de son père, le Dr Léon Moatti, ancien directeur de l’OSE en Tunisie. Ces archives ont été expertisées par M. Georges Weill et Mme Katy Hazan, et ont été classées à l’OSE par Mme Yvonne Lévyne. Le Dr Lucien Moatti a décidé d’effectuer le dépôt de ces archives à la bibliothèque de l’Alliance israélite universelle. Une convention entre le Dr Moatti, président de L’Amicale pour le souvenir de l’OSE Tunisie, le professeur Steg, président de l’AIU, et Jean-François Guthmann, président de l’OSE, aux termes de laquelle les archives du Dr Léon Moatti constituant le fonds OSE-Tunisie sont confiées à l’AIU, qui en aura la charge pour la conservation et la communication. Cet accord permettra la sauvegarde de ces archives, et leur préservation dans un environnement professionnel. Il facilitera également la consultation de ces documents par les chercheurs.

Le fonds est constitué de documents relatifs à la constitution et au développement de l’OSE en Tunisie depuis 1947. On y trouve des rapports sur l’état sanitaire de la population juive tunisienne, à Tunis, mais aussi dans les autres grandes villes, comme Sfax, et même dans les régions du Sud tunisien. Ces documents seront d’un grand secours dans l’étude des conditions sociales et sanitaires des juifs de Tunisie.

En faisant confiance à l’AIU, Le Dr Moatti poursuit une tradition déjà longue. Depuis les débuts de la bibliothèque en effet, nombreuses ont été les institutions ou les personnalités dont les fonds ont été confiés, légués ou vendus à l’AIU. Le Fonds du grand rabbin Zadoc Kahn, le Fonds Bernard Lazare, le Fonds Samuel David Luzzatto, le Fonds Salomon Munk, le Fonds Meyer Lambert, la collection de la Guenizah du Caire du Consistoire de Paris, la collection de la Société des études juives, et plus près de nous dans le temps, les Fonds Georges Vajda, Isaac Pougatch, Jacob et Rachel Gordin, Elie J. Nahmias, Marianne Harburger, et tant d’autres, ainsi que les archives du Consistoire Central pour la période 1939-1945, celles de la Maison Schneeberg, de la Coopération féminine, de la Bibliothèque juive contemporaine, et jusqu’à aujourd’hui celle de l’OSE France pour la période 1939-1945.

Le Fonds Moatti va également enrichir une offre documentaire déjà très abondante sur l’histoire des juifs de Tunisie. La bibliothèque, accessible grâce au catalogue collectif Rachel, offre plus de 3040 références sur la Tunisie. Les archives historiques, de 1860 à 1945, contiennent 49 liasses d’archives, toutes microfilmées. Elles sont complétées par les archives spoliées par les Nazis et conservées après guerre par les soviétiques. Dans ces archives revenues de Moscou, on trouvera par exemple de nombreuses informations sur la Ferme Ecole de Djedeida. Ajoutons les documents donnés par Mme Lucette Valensi sur l’huilerie Lumbroso à Mahdia, et surtout la remarquable collection de documents provenant de la bibliothèque personnelle de Paul Sebag, grand historien des Juifs de Tunisie.

Ce qui fait la force de la bibliothèque de l’AIU, c’est bien cette exceptionnelle complémentarité des fonds, qui fait que chaque nouvelle acquisition vient s’inscrire dans un ensemble plus large et le renforcer. C’est bien la cas pour le Fonds du Dr Moatti, qui complétera les archives de l’AIU pour la période d’après 1945, qui ont été récemment classées et rendues accessibles aux chercheurs, à la demande de la Société d’Histoire des Juifs de Tunisie.

Il y a 50 ans, le Dr Moatti inaugurait à Tunis un nouveau dispensaire de l’OSE. Cette création intervenait 10 ans après la création de l’OSE en Tunisie. A cette occasion, le Dr Moatti définissait les objectifs de l’OSE :

« Son but, son ambition est de faire de l’enfance une jeunesse saine et robuste. Son souhait est que l’enfant d’aujourd’hui soit demain un homme physiquement fort, capable par son travail, que ce travail soit manuel ou intellectuel, d’enrichir le patrimoine de son pays. C’est là une noble tâche, mais combien difficile et délicate car elle exige une persévérance sans relâche. »

Ces mots, nul doute que l’Alliance israélite unverselle aurait pu les faire siens pour décrire son action depuis1860. L’OSE et l’AIU ont oeuvré ensemble, en Tunisie comme dans de nombreux autres pays, pour développer, physiquement, moralement et intellectuellement, la jeunesse juive déshéritée, et lui ouvrir les portes d’une vie meilleure. Il est logique que la mémoire de cette action essentielle soit elle aussi l’objet d’une coopération entre ces deux belles institutions du judaïsme.

Jean-Claude Kuperminc


[1] Valentine Cremer connaissait l’OSE depuis la Russie et avait travaillé d’abord avec le Dr Minkowki dans la zone nord pendant la guerre, puis dans le comité directeur en zone sud

[2] Maurice Brenner était un sioniste de la première heure qui représentait le Joint en France pendant la guerre


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